La place des émotions dans l’apprentissage

 

 

Constat sur le terrain

           

Les interactions vécues au lycée déclenchent de nombreuses émotions qui engendrent des comportements plus ou moins favorables aux études de l’élève et à la vie de la classe.

Les enseignants sont confrontés  quotidiennement à cette dimension de la vie : cris, excitation, inhibition, colère, ressentiments, incivilités, dégradations, violence, démission … bref diverses attitudes passionnelles qui ont une part importante dans la journée d’un élève. 

 

            1)  Evoquons quelques notions succinctes qui pourront permettre à nos élèves de mieux comprendre cet aspect du fonctionnement humain.

 

            2) Citons quelques pistes concrètes qui peuvent permettre d’éduquer en même temps que l’on enseigne..

 

            1 – Quelques infos….

           

Prenons un exemple typique : Au cours d’une séance de Basket, Paul se fait « piquer » le ballon … il réagit de façon agressive, physiquement et verbalement. L’altercation se prolonge, le professeur intervient, chacun des élèves impliqués présentent en toute sincérité, une version des faits très différente : « il a triché » «  non, c’est lui »…etc..

 

 Ce que disent les scientifiques. Rappel succinct du fonctionnement du cerveau

 

Au cours de l’évolution, 3 étages se sont développés dans le cerveau:

 

-          L’étage reptilien, le plus ancien et le plus puissant qui permet de répondre de façon instinctive aux nécessités de survie. (Paul réagit quand on lui pique sa place, son ballon… «  non  mais quoi encore ! »)

 

-          L’étage limbique né de nos capteurs sensoriels : c’est une zone où l’émotion est prépondérante, une zone de tri sélectif. Cet étage intervient avant une véritable prise de conscience. (Paul n’aime pas se retrouver en situation désagréable !.. et il le fait savoir de façon percutante aux copains, de façon plus « soft » avec le prof «  j’y peux rien, j’aime pas »… Pauline, elle, quitte le terrain et va bouder)

 

-          L’ étage cortical: il traite les informations, les sélectionne, les associe, les analyse, les évalue. Il réfléchit, crée, invente…(à chaud : «  il a triché ! »….)

 

Eduquer c’est cultiver l’ esprit, c’est l’entraîner pour favoriser  un  fonctionnement mental  harmonieux entre ces 3 étages.

 

Processus d’émergence de la pensée. (D . GOLEMAN « L’intelligence émotionnelle »)

           

            Ce qui arrive en premier c’est l’émotion, avant la prise de conscience, une évaluation automatique s’y associe très souvent, des déclenchements physiologiques surviennent…

            Ensuite la pensée se forme…avec une opinion, une représentation… une cohérence…

            Puis vient l’adoption d’une attitude, d’une action…

N.B.  L’émotion  est toujours présente au départ de l’activité cognitive. On ne parlera de distorsion de la conscience que lorsque la coloration émotionnelle se prolonge trop longtemps et perturbe exagérément dans les étapes suivantes le fonctionnement normal  du cerveau


La période réfractaire ( P. EKMAN « Surmonter les émotions destructrices »)

           

La difficulté pour un fonctionnement «sain » de notre esprit c’est que l’émotion survenant avant la prise de contrôle par la conscience, très vite une prise de position plus ou moins puissante s’installe avant un examen approfondi. C’est la période réfractaire. Période pendant laquelle il est très difficile d’avoir un examen impartial de la situation. ( « Il a triché »  « non, c’est lui… »)  En effet, les éléments confortant notre prise de position initiale seront puissamment portés au premier plan de la conscience, ceux qui la menacent seront fortement amoindris. Cette période réfractaire peut durer plus ou moins longtemps suivant les personnes et les moments ( force du système immunitaire (cf plus bas), sensibilité et activité de certaines zones du cerveau liée aux expériences passées… aux représentations… aux « tempéraments » en place… etc…

 

 Le « système immunitaire »

           

Développer des « antidotes » tels que des connaissances, de la confiance, de l’estime de soi, de l’altruisme, du courage, de l’optimisme, de la capacité à prendre du recul, de la santé et autres qualités, c’est se doter d’un «système immunitaire » fort, face aux turbulences émotionnelles de l’étage limbique. Quand le système immunitaire est fort, peu importe l’environnement  «  allez, les gars, nous, on n’est pas là pour ça, on aspire à  plus haut, ne vous formalisez pas pour ça… »

 

Régulation des émotions.

           

Les émotions font partie intégrante de la nature humaine mais leur part dans le fonctionnement  doit être contrôlée et régulée entre le trop (excitation, aveuglement passionnel, partialité …) et le trop peu ( apathie, indifférence, manque de volonté, de motivation, de courage, de détermination…) Bien fonctionner, c’est maintenir un équilibre dynamique permanent dans le flux d’émotions, de pensées et d’actions que représente la vie.

            L’émotion perturbe un équilibre établi, déstabilise, fait bouger (emovere =  mouvoir) mais nous devons rester maître de  ces déséquilibres pour qu’ils nous fassent avancer sans nous faire chuter.

 

Distinguer l’émotion des comportements et pensées qui en découlent.

 

L’émotion est naturelle. Elle ne doit pas être condamnée. Elle doit être acceptée. Elle doit être prise comme un signal.

            Les pensées et comportements qui en découlent peuvent être négatifs et à ce titre condamnés et réprimés.

D’où l’importance de bien dissocier les choses, et de chercher à « étirer le temps » entre émotion, pensée et action. ( ex le  temps mort en Basket : 20 ‘’ pour exprimer ses émotions, 20’’ pour boire, 20’’ pour repartir sur un projet lucide)

Il ne faut pas s’identifier aux émotions mais les reconnaître comme des orages qui peuvent vous traverser et que l’on gérera au mieux.  On règlera sa conduite comme on règle celle d’un voilier dans le vent et les intempéries.  «  En ce moment le mieux qu’il y ait à faire c’est… »

 

Emotion, humeur, tempérament.

           

Une émotion qui dure quelques secondes… peut devenir une humeur qui dure quelques heures, qui peut devenir un tempérament qui dure quelques années ! Une émotion active certaines zones du cerveau, qui, avec de la répétition peuvent devenir très réactives, (amygdale, hippocampe)…, et infléchir les systèmes de régulation des lobes préfrontaux droit et gauche. (Cf. bibliographie)

 

Importance du vocabulaire.

           

La formulation est une phase cruciale dans la mise à distance des émotions. S’il y a carence de langage, il y a carence dans la formulation des émotions. La forme d’expression émotionnelle prioritairement disponible sera alors l’agressivité extériorisée ou intériorisée.

Il est donc important de donner un peu de temps  en fin de séance pour formuler  :

-          des impressions « alors c’était comment ? »,

-          des représentations « pourquoi ça ne te semblait pas bien ? »

-          des propositions éventuelles «  tu souhaiterais que l’on fasse comment la prochaine fois ? ».

 

Balle suivante !

           

On s’entraîne à la maîtrise émotionnelle comme on s’entraîne au tir de basket, après un échec il faut  oublier l’action passée et s’occuper uniquement de la « balle suivante ».

            «  Si tu peux voir détruire l’œuvre de ta vie et sans attendre, te remettre à l’ouvrage, alors, tu seras un homme mon fils » R. KIPPLING

 

La pression

 

« mettre la pression sur… » c’est «  porter l’attention sur… »  En conséquence :

-     à l’entraînement je porte l’attention sur moi

-   en match ou à l’examen je fais attention à l’autre, à la situation. Mes états d’âme n’ont aucune importance. Je laisse au vestiaire mes états d’âme, les bilans de ma préparation et de mon savoir-faire… je réponds à la situation, je concrétise !

 

Le stress

 

Gérer le stress, c’est « s’occuper et ne pas se préoccuper »

 

 

2- Que faire :   Enseigner la maîtrise émotionnelle.

             Quelques pistes…

 

-          S’entraîner à identifier l’état émotionnel de l’autre… de soi même. Aussi bien de la part du  prof  ( !!) que de  l’élève.

 

-          Savoir « étirer le temps » entre une émotion forte perçue et une réponse demandée.

 

-          Expliquer succinctement le fonctionnement du cerveau, élucider les comportements les plus typiques, mettre du sens, déculpabiliser.. ( On s’entraîne à améliorer la maîtrise émotionnelle, comme on s’entraîne à améliorer son dribble main gauche, l’un n’est pas plus infamant que l’autre…)

 

-          Expliquer qu’on peut accepter une émotion mais pas les comportements et pensées néfastes qui pourraient en découler. Faire appliquer strictement et sans animosité les conséquences faisant suite à une violation des règles du jeu ou des règles de fonctionnement de la classe …

 

-          Pratiquer les bilans de fin de séance, favoriser la formulation des élèves. Il faut qu’ils aient un vocabulaire et une finesse d’analyse plus grande que : « c’est nul » ou « c’est génial » et rien d’autre comme arguments. Il faut aussi les inciter  parler à la 1ère personne et non à la 3ème : « Je n’apprécie pas de ne jamais avoir le ballon, de me le faire piquer, de voir que c’est toujours les autres qui ont le ballon  »  Cela reflète un sentiment, ce n’est pas blessant. C’est différent de  « Il pique toujours le ballon, il est perso, il triche, il joue mal ! » Ce sont des jugements… qui enveniment les choses !

-          Siffler des fautes techniques en match

 

-          Faire arbitrer les élèves.

 

-          Attribuer des points à la maîtrise émotionnelle dans la notation trimestrielle. (et l’annoncer clairement) . Cf   « outil maîtrise émotionnelle »

 

-          Donner l’exemple d’une bonne maîtrise émotionnelle. Etre calme et ferme

 

-          Fixer des objectifs intermédiaires à certains élèves ou dans certaines situations «  Si tu arrives à.… aujourd’hui, cela sera une victoire »

 

-          Utiliser la pédagogie des contrastes dans les concours de tir : suis-je meilleur quand je maîtrise mes émotions ou quand je ne les maîtrise pas (excité ou abattu)?

 

-          Instaurer des routines, des programmes d’actions clairs  précis et concrets afin que les élèves « stressés » aient à s’occuper au lieu de se préoccuper…

 

-          Dédramatiser l’échec : « Bienvenue dans le monde de l’échec ! » Accepter d’agir et d’échouer afin de réussir un jour. Interpréter ces échecs comme des expériences qui vont rendre plus riche et plus fort  et non comme des images dévalorisantes de soi. «  C’est parce que, quand tu étais bébé, tu as tenté de marcher et que tu as recommencé après chaque échec que tu as fini par réussir !

 

-          Donner de la confiance, de l’optimisme, de l’altruisme, de la santé, du courage

 

-          …..